Ghostwriter : être prêt à « sacrifier son nom »

par Elisa Zanetta
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Les ghostwriters (« prêtes-plumes », en français) sont des personnes dont le métier consiste à rédiger des discours, des articles ou encore des essais sous le nom d’une autre personne. Marie Petit ¹, aujourd’hui 49 ans, a été ghostwriter de ses 28 ans à ses 36 ans, notamment dans le milieu politique et juridique. Durant sa carrière « de l’ombre », elle a écrit trois livres et de nombreux discours, signés par d’autres…

Comment êtes-vous devenue ghostwriter ?

Au début par hasard et par intérêt. J’étais en thèse, donc j’avais besoin d’argent comme tous les thésards. J’entends parler de quelqu’un qui a besoin qu’on lui rédige des discours. Généralement, les gens qui cherchent des rédacteurs piochent, chez les Normaliens² en littérature. Il se trouve que j’étais le profil idéal. Très rapidement, la personne pour laquelle j’ai commencée à travailler s’est rendue compte que je pouvais faire plus que de la mise en forme de ses idées. Une fois la confiance installée et que les thématiques sur lesquelles elle travaillait me sont devenues familières, elle m’a proposé d’écrire un ouvrage pour elle.

Considérez-vous qu’être ghostwriter est un métier ?

Oui c’est un métier parce que ça nécessite de mettre des compétences très précises au service des gens. Il faut des compétences de compréhension, car il y a beaucoup d’écoute ; une capacité à se documenter de façon pertinente ; et être capable d’adopter de nombreux styles d’écriture différents. C’est un métier car il ne faut justement pas que ce soit une passion. On ne peut pas écrire correctement si on se prend trop au jeu. On aurait envie d’être à la place de l’auteur, alors, ça serait compliqué de sacrifier son nom. Moi je voyais surtout ça comme une activité mercenaire. Il faut mettre à distance les choses.

Pourquoi avez-vous arrêté d’écrire pour les autres ?

Quand j’ai commencé à faire ça, c’était très excitant et intellectuellement très intéressant. Progressivement, la dimension de challenge s’affaiblit parce qu’on sait le faire. Et puis, de mon côté j’avais aussi mes travaux, j’étais également engagée dans des équipes de recherche. Je ne prenais quasiment jamais de vacances. Parfois, pas de week-end. Je travaillais trop. Et quand on travaille trop, on a un conjoint qui commence à s’agacer. Ce n’était pas possible dans un contexte de vie à deux.

Est-ce qu’être dans l’ombre vous dérangeait ?

À l’époque, ça ne me dérangeait pas du tout. J’avais plusieurs vies. Je pouvais accéder à beaucoup de milieu, très divers, et qui m’auraient été inaccessibles si je n’avais pas été ghostwriter. J’ai pu aller à l’Assemblée nationale, au Sénat, à l’Élysée… Je savais que si je devenais officiel j’allais perdre ça. La vie de doublure c’est un peu une vie de coulisses. Et moi, j’aimais beaucoup ça.

Savez-vous pourquoi certaines personnes font appel à un ghostwriter, et donc souhaitent s’attribuer l’entier mérite du travail ?

Pour poser une forme de légitimité dans leur propre compétition professionnelle. C’est très vrai pour les politiques. Il s’agit de glaner, de récolter des lauriers et de pouvoir s’inscrire dans une forme d’intellectualisme. Et donc là, ce n’est pas possible de partager la couverture avec une  autre personne.

Pourquoi avoir demandé à rester anonyme pour cette interview ?

J’ai toujours eu le sens de la discrétion. Mais si je souhaite rester anonyme c’est aussi pour l’une des personnes pour qui j’ai beaucoup aimé écrire, que je respecte énormément et je ne voudrais pas qu’elle soit en difficulté. Si je parle ne serait-ce que du sujet sur lequel on a travaillé, on la reconnaîtrait directement.

Avez-vous l’impression que ce métier a évolué ces dernières années ?

Aujourd’hui, les « prêtes-plumes » sont de plus en plus visibles et je pense que c’est ce vers quoi on évolue. On voit de plus en plus de livres censés avoir été écrit par des personnalités avec une mention « avec l’aide de » ou « participation de ». Ça me semble plus honnête pour tout le monde, et personnellement j’aurais préféré ça. Cependant, je pense que dans le monde politique, ça n’arrivera jamais.

¹ Le nom de la ghostwriter a été changé à sa demande dans un souci d’anonymat.

² Élèves à l’ENS (École Normale Supérieure)

Je m’appelle Élisa et je suis une fan inconditionnelle de musique (surtout d’Ed Sheeran), c’est d’ailleurs en crayonnant des paroles de chansons dans mon carnet que je me suis petit à petit intéressée à l’écriture journalistique. Depuis quelque temps maintenant, je me suis prise de passion pour l’émission présentée par Faustine Bollaert « Ça commence aujourd’hui ». J’ai réalisé à travers ce programme télé que chaque personne a une histoire à raconter, et que plus tard, j’aimerais élever chacune de ces voix. Sinon, j’aime bien utiliser mon temps libre pour écouter des podcasts engagés sur des sujets de société.

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